• Madame Christiane DESROCHES NOBLECOURT - Inspecteur général honoraire des Musées de France -

     

    C'est un jour de novembre 1913, dans le XVIème arrondissement de Paris, que Christiane Desroches fit son apparition.

    Son père, licencié en lettres, avait rêvé de faire carrière dans la diplomatie, mais pour des raisons familiales, il s'était trouvé dans l'obligation d'y renoncer. Il avait dû se résoudre à devenir avocat, profession qui ne lui plaisait guère et qui le conduisit vers la haute administration. Prisonnier des Allemands pendant trois ans et demi durant la guerre 14-18, il avait pu parfaire sa connaissance de la langue allemande qu'il parlait couramment ce qui lui permit de faire des traductions notamment des livres de Heinrich Heine. Il recevait chez lui de nombreux amis, des intellectuels français et étrangers, pour le plus grand bonheur de Christiane qui pouvait ainsi converser en Anglais et en Allemand avec les relations de ses parents. Passionné de musique, il jouait du violon et passait ses heures de détente à « écouter des opéras » en lisant les partitions.

    Sa mère fut une des premières femmes à obtenir une licence de lettres classiques. Elle possédait une voix d'or qui aurait pu lui permettre de chanter Wagner. Mais elle préférait se consacrer affectueusement à ses enfants et à sa vie d'épouse.

    C'est dans cette ambiance chaude et agréable que grandit et s'épanouit la petite Christiane qui, en 1922, alors âgée de 9 ans, tomba en admiration sur les photos de la découverte de la tombe de Toutankhamon par Carter. Ces trésors fabuleux la font rêver. Et lorsque plus tard son père, soucieux de son avenir, l'enverra voir son ami Henri Verne, directeur du musée du Louvre, c'est une élève des cours d'égyptologie qui sortira éblouie de cette rencontre essentielle pour elle.

    Les promenades qu'elle faisait avec son grand-père lui laissèrent un souvenir très fort. Il emmenait souvent sa petite-fille admirer l'Obélisque place de la Concorde.

    « J'aimais les hiéroglyphes gravés sur les quatre faces de granit rose et les petits oiseaux qui sont dessus que je trouvais très amusants. Chaque fois que je découvrais des images de l'Égypte ancienne, je tombais en arrêt devant toutes ces merveilles car tout ce qui touchait à l'Égypte m'attirait. L'étrangeté de cette civilisation avec ces drôles de bonshommes aux visages et aux pieds de profil, aux regards et aux épaules de face, m'intriguait.../... 

    « En troisième année de l'École du Louvre, je fus amenée de façon fortuite, à me pencher sur le personnage de Toutankhamon. Depuis, et durant toute ma carrière, je l'ai retrouvé sur mon chemin, toujours dans des cas exceptionnels ou des circonstances quasi insurmontables, comme s'il devait en assurer une issue favorable. »

    Elle avait 19 ans lorsqu'elle vécut sa première expérience, de conférencière. La secrétaire de l'École du Louvre la sollicita pour remplacer un des conservateurs du département des Peintures chargé de participer aux conférences du soir qu'elle venait d'organiser. Elle lui demanda de présenter le trésor de Toutankhamon. Christiane Desroches n'avait jamais parlé en public, elle craignait de ne pas pouvoir maîtriser le sujet. Son interlocutrice l'envoya demander conseil à son maître Étienne Drioton, conservateur adjoint du Louvre.

    « Je vivais un véritable instant historique : j'étais admise dans l'antre d'un maître prestigieux. » dira-t-elle.

    Étienne Drioton l'accueillit ainsi :

    « Mon propos est de vous confier une conférence sur le trésor de Toutankhamon. Il faut « dépanner » la secrétaire générale de l'École du Louvre. Je vous prêterai mes clichés de projection et les trois volumes de Carter sur la découverte. Vous avez le temps, c'est pour après-demain ! Comme cela, je verrai ce que vous êtes capable de faire. Ne refusez pas ! Vous viendrez me voir la semaine prochaine pour me rendre les clichés... »

    Rentrée à la maison, elle raconta tout à son père, certaine qu'il allait la décourager. Mais pas du tout.

    « Mais si, voyons, tu peux le faire ! »  Je n'avais jamais fait de conférence. Alors il a décidé de m'apprendre l'art du conférencier, dans la nuit même. C'est là que j'ai découvert, pour la première fois, que mon père pouvait être très téméraire.

    D'abord il m'a demandé de lui donner une idée générale sur le sujet, à partir de laquelle il organiserait la conférence et j'ai conservé cette méthode durant toute ma carrière. Il m'a tout appris : la manière d'analyser le sujet pour voir les points essentiels, de rédiger une introduction, une conclusion, de concevoir des transitions entre les différentes parties de l'exposé. « Si tu ne soignes pas tes transitions et les couplets, tout est fichu. »

    J'ai sué sang et eau. Je n'ai jamais été une forte en thème au lycée. J'étai même chahuteuse au possible. Je n'avais que deux années d'École du Louvre et je n'étais encore qu'une très jeune fille. Cette séance avec mon père était pénible, mais il fallait bien que je l'écoute et, en fin de compte son propos m'a intéressée. Pour terminer, il m'a interdit de prendre des notes. « Tu feras ton exposé de mémoire. » j'étais blême. J'ai donc fait cette conférence et je crois ne pas m'en être trop mal tirée grâce à ses conseils. Et voilà comment Toutankhamon est entré dans ma vie. »

    Après avoir soutenu sa thèse sur « L'habitation civile égyptienne », « La Porte » comme disait son maître Étienne Drioton, « La clef » poursuivait Charles Boreux, qualifiant ainsi sa seconde thèse « La grammaire des inscriptions du tombeau de Pétosiris » qu'elle prépara sous la direction de Gustave Lefèvre, (École pratique des Hautes Études de la Sorbonne) elle entra au musée du Louvre, à titre bénévole, en tant que chargée de mission au département des Antiquités égyptiennes; fonction qu'elle assuma pendant trois ans durant lesquels elle participa à la modernisation du département. « Le Louvre la nuit » fut une attraction fort courue et fut un grand succès du Front populaire.

    En 1937 elle fut remerciée de sa collaboration bénévole par une mission de trois mois en Égypte, mission qui fut accordée par le CNRS.

    Elle embarqua sur un transatlantique du nom de « Champollion », amusante coïncidence ! Sur ce paquebot, invitée à la table du commandant, elle rencontra l'Aga Khan, sa deuxième épouse la princesse Andrée et leur fils Saddruddine ; le Négus, sa famille et sa suite, en exil après la conquête de l'Éthiopie par l'Italie.

    Installée à l'Institut français d'Archéologie en qualité de « missionnaire », seule femme, elle était entourée de beaucoup de gentillesse par les pensionnaires de ce vénérable Institut. Cette mission de prospection ne lui permettait pas de participer aux fouilles, mais lui donnait l'occasion de se familiariser avec le travail, le terrain et les monuments.

    « J'appris beaucoup en regardant les activités de Bernard Bruyère, archéologue exemplaire, témoin de la découverte de la tombe de Toutankhamon. Une de mes premières émotions dans le métier se situa le jour où j'accompagnai Bruyère, occupé à fouiller la cuisine d'une maison d'un de ces artisans, accusé d'avoir participé au pillage de la tombe de Ramsès III pendant une période de déclin, sans qu'on ait jamais pu trouver la preuve concluante contre lui. Pénétrant dans la petit cave aménagée sous la pierre du foyer, Bruyère mit la main sur un morceau de bois plaqué d'or, encore muni d'inscriptions révélant la réalité du larcin. Il s'agissait bien d'une épave provenant de la syringe du pharaon Ramsès III : le coupable était enfin confondu, trois mille ans après ! 

    Après dîner, Bernard Bruyère devenait un conteur inépuisable. On n'insistera jamais assez sur le personnage attachant de Bernard Bruyère, si gentilhomme, mais si discret que son souvenir a presque disparu du cercle des égyptologues à une époque où la vanité et la publicité sont souveraines. »

    Elle avait 22 ans lorsque le conservateur du Département, qui avait entendu parler de ses sympathies pour le Front populaire et refusait de rencontrer un membre du gouvernement de gauche, la convoqua lorsqu'il s'agit d'inaugurer au Louvre le département complètement modernisé. « Mademoiselle » lui dit-il, « c'est vous qui recevrez Jean Zay, le ministre de l'Instruction publique. »

    «  Très gênée, le jour dit, à 10 heures,  nous étions prêts. Jean Zay est arrivé au Louvre accompagné de son chef de cabinet Marcel Abraham et de Jean Cassou, tous deux futurs grands résistants.  J'ai commencé par leur faire visiter le département. Le ministre m'écoutait attentivement et me regardait à la dérobée sans cacher sa surprise. Il avait sans doute la vision des vieux égyptologues barbus, et il tombait sur une petite jeune fille de vingt-deux ans, d'un mètre cinquante-huit. À la fin de la visite, il m'a demandé :  Dites-moi, mademoiselle, quel âge avez-vous donc ? - Vingt-deux ans monsieur le ministre.  Et lui avec un petit sourire malicieux : Et vous êtes déjà conservateur en chef ? -  Non, monsieur le ministre, je suis chargée de mission, non rétribuée.  Il m'a félicitée et m'a demandé de passer à son bureau le lendemain à onze heures et demie. Il avait compris qu'on lui faisait un affront.

    Certains conservateurs ricanaient :  la carrière de Melle Desroches est faite. Voilà toute la réflexion de ces messieurs ! Je les aurais mordus ! »

    En 1938, tout en demeurant chargée de mission au Louvre, Christiane Desroches est nommée membre de l'Institut français d'archéologie orientale du Caire, c'est-à-dire pensionnaire de l'IFAO. Cette nomination lui valut les foudres de ses anciens confrères qui allèrent, en délégation, demander au directeur de l'IFAO, d'annuler sa nomination auprès de l'enseignement supérieur !

    «  La réponse de cet honnête homme et grand savant qu'était Pierre Jouguet fut immédiate : il m'installa naturellement à l'Institut (l'ancien palais Mounira) au Caire, puis m'affecta aux fouilles franco-polonaises d'Edfou, organisées par l'Institut français et l'Université de Varsovie.../...On devait successivement y retrouver les vestiges des plus hautes époques en passant par le Moyen et le Nouvel Empire. »

    « Mes débuts sur le chantier ne manquèrent pas de saveur. Lorsque je m'efforçais de démêler l'enchevêtrement des caveaux du moyen empire, se chevauchant littéralement dans la nécropole, il me fallait utiliser des piquets de bois pour indiquer les points clefs. Un outil m'était nécessaire pour entailler le sommet des piquets, afin d'y introduire des fiches portant des numéros. Je me tournais donc vers « mon reïs » de chantier pour lui demander, dans le mauvais sabir que je commençais à utiliser, de me donner un couteau. Le mot français « canif » me vint naturellement sur la langue. Il eut l'air de comprendre, cependant il me regarda, éminemment surpris. Ne constatant aucune réaction de sa part, je répétai avec insistance ma demande. En définitive, j'entendis « hader ! », ce qui veut dire « bien » ! et je le vis se retourner pour donner un ordre à quatre ouvriers qui se précipitèrent vers le campement. Le « kôm » d'Edfou était à cinq cents mètres de nos tentes ! Je commençais à trépigner, me demandant si mon reïs n'avait pas perdu la tête pour envoyer quatre hommes chercher un tel instrument. Devant mon impatience, il me rassura, presque avec compassion, m'affirmant du geste et de la voix que cela allait venir très vite. Enfin, je vis reparaître la troupe, activée par les hurlements du reïs, lui criant de se dépêcher. Je compris alors à quel point mon vocabulaire arabe m'avait trahie. En égyptien le mot canif signifie « vespasienne » ; les quatre lascars étaient en train de déménager, sans hésitation et de toute urgence, une de nos quatre guitounes sanitaires et ils la disposèrent respectueusement devant moi : je ne savais plus où me mettre ! À voir ma confusion, puis mon hilarité, ils comprirent que quelque chose avait été mal interprétée. Ils rirent autant que moi, car le paysan de Haute-Égypte a le sens de l'humour. Je me décidai à utiliser le système hiéroglyphique pour dessiner ce que désignait un canif en français. Ah ! répliqua mon reïs, c'est « sekkini » que tu voulais dire. C'est ainsi que j'enrichis mon vocabulaire arabe de deux nouveaux mots.

    Nous étions en juin 1939... Inquiétée par les événements, elle repart pour Paris afin de rejoindre sa famille et son musée du Louvre.

    Début octobre de cette même année, elle est rappelée en Égypte par le directeur de l'École du Caire, l'IFAO, où elle restera jusqu'au printemps 1940 en qualité de « membre scientifique de l'École ».

    Rentrée à Paris à la fin du mois de mai 1940, elle est chargée par Jacques Jaujard, alors directeur des Musées de France, de mettre les collections du Louvre à l'abri au château de Chambord d'où elles furent, par la suite, sous sa direction, évacuées dans le Sud-Ouest à Saint Blancard. Jacques Jaujard, la nomme conservateur général du département des antiquités égyptiennes au Musée du Louvre.

    Avec Jean Cassou, conservateur du musée d'Art moderne et grand résistant, elle fit partie du réseau « Résistance ».Il fût décidé que puisque tous les membres du réseau se rencontraient chez des éditeurs, ils pouvaient devenir le « Cercle des Amis d'Alain-Fournier » pour préparer l'édition de luxe illustrée du Grand Meaulnes.

    Partie pour Vichy, le 13 décembre 1940, en gare de Moulins, elle est arrêtée par la Gestapo, puis relâchée après avoir subi un interrogatoire musclé.

    De Vichy, elle gagne Toulouse, pour voir Jean Cassou. Elle retrouve là, André Noblecourt, un ami de son frère, qu'elle avait bien connu lorsque, élève du lycée Molière, il l'aidait à faire ses devoirs de mathémathiques. Ils se marient en 1942 et eurent un fils qu'ils appelèrent Alain en souvenir de la dénomination de son réseau durant la Résistance .

    En 1948 et 1949, elle revint en Égypte pour de courtes missions de recherche personnelle. La vie active de son département, son enseignement à l'École du Louvre et le temps qu'elle désirait consacrer à sa famille ne l'incitaient pas à continuer des fouilles sur le terrain

    En 1954, après plusieurs refus, elle accepta une nouvelle mission de trois mois en Égypte afin d'étudier certains problèmes urgents, relatifs à l'administration des Antiquités. Elle partit donc au Caire pour ces trois mois qui l'entraînèrent pendant plus de trente années, à accomplir une bonne centaine de missions Unesco en Égypte.

    « Je fis la connaissance du professeur Mustafa Amer, dont la courtoisie et l'intelligence me séduisirent. De concert avec lui, j'envisageai la création d'un « Centre de documentation et d'étude sur l'histoire de l'art et la civilisation de l'Égypte ancienne. » (CEDEAE) où les équipes principales seraient constituées par des égyptologues, des architectes des monuments, des dessinateurs spécialisés et des photographes qui apprendraient à saisir les sujets les plus divers avec un œil scientifique, refusant tout effet factice. À cette occasion, je projetais d'introduire de nouvelles techniques, comme la photogrammetrie. »

    Cependant, c'est au cours de cette mission Unesco en Égypte qu'elle entendit pour la première fois parler de la construction projetée du Grand Barrage, le Sadd el-Aali. C'est justement à son propos que commencent les prolégomènes de la Grande-Nubiade... !

    Les autorités égyptiennes étaient profondément convaincues de l'extrême nécessité du futur Grand Barrage, elles redoutaient en effet d'éventuelles périodes de sécheresse et connaissaient trop bien la démographie galopante qui accablait le pays en dépit des efforts visant à la limitation des naissances.

    « Début janvier 1955, j'apprenais que le directeur général de l'Unesco était sur le point d'arriver au Caire en vue d'une importante réunion au Centre d'éducation pour les pays arabes.

    Je prie donc sur moi d'envoyer personnellement un message au directeur général de l'Unesco pour lui demander, de réserver pendant son court séjour en Égypte, au moins une journée entière à consacrer aux temples d'Abou Simbel en Nubie. »

    Après avoir convaincu le Directeur Général de l'Unesco du péril qu'encouraient les temples, elle rentra à Paris. Elle avait rempli sa première mission : le CEDEAE du Caire était créé.

    Cependant, pour le sauvetage des temples de Nubie, il était admis que « l'idée était généreuse », mais insensée, au-dessus des possibilités humaines. Il fallait l'abandonner.

    « Au cours d'un dîner, René Maheu récemment nommé délégué de l'Unesco auprès des Nations Unies à New York me dit :  Racontez-moi votre histoire.  Puis, après m'avoir posé quelques questions très précises et pertinentes, il me déclara :  Je suis votre homme, mais je ne peux rien faire en ce moment. Lorsque je reviendrai de New York, reprenez contact avec moi. Je n'aurai pas oublié. 

    Je dus effectivement attendre plusieurs années avant de le voir revenir à l'Unesco, comme directeur général adjoint puis enfin directeur général. L'heure avait vraiment sonné, le destin bénissait enfin le projet. »

    En janvier 1956 la mission d'hiver CEDEAE/UNESCO allait commencer par les relevés du Grand Temple d'Abou Simbel. Photographes et dessinateurs se préparaient à faire leurs premières armes sur un site archéologique.

    La mission suivante des relevés du Centre était prévue pour l'automne de la même année, pendant la période d'inondation.

    Ces expéditions concernaient les temples creusés ou édifiés sur les hauteurs qui n'avaient encore jamais été gagnés par les eaux. En revanche, les sanctuaires construits beaucoup plus bas sur les rives du fleuve étaient seulement accessibles l'été, lorsque l'inondation imposait l'ouverture des vannes de l'ancien barrage pour se répandre sur l'Égypte et l'irriguer.

    Dès septembre 1956, les relations politiques entre l'Égypte d'une part, l'Angleterre et la France d'autre part s'étaient progressivement détériorées.

    Seule Christiane Desroches Noblecourt était admise à venir continuer son travail en Égypte.

    En 1957 ce ne furent que de courts déplacements vers l'Égypte. Mais ces missions, au rythme exténuant, se prolongèrent plusieurs années de suite, les moments les plus propices se situant pendant les vacances d'été.

    1er juillet 1958 création du ministère de la Culture égyptien auquel sont immédiatement rattaché les antiquités. Quelques mois après la naissance de ce nouveau ministère, le docteur Saroïte Okacha fut nommé à sa tête. Il contribua à apporter de nombreuses améliorations aux différentes activités du CEDAE.

    1959 René Maheu, en poste aux Etats-Unis, venait d'être rappelé à l'Unesco à Paris pour occuper le poste de sous-directeur général auprès de Vittorio Veronese, le nouveau Directeur Général. Le mécanisme de toute l'opération serait mis en œuvre par l'Unesco en collaboration avec le ministère égyptien de la Culture et les autorités du Soudan, si ce pays voulait se joindre à l'appel. Les fonds rassemblés seraient gérés à l‘Unesco par un comité international.

    Le 8 mars 1960, l'appel pour la sauvegarde des monuments de la Nubie fut donc lancé, à une période où l'Égypte n'avait pas encore renoué ses relations diplomatiques avec l'Angleterre, la Belgique et la France. Néanmoins, leurs représentants exprimèrent un vote positif au projet présenté.

    « Pour conférer à cette cérémonie, de portée internationale, la solennité et l'efficacité désirées, encore fallait-il qu'une réaction favorable fasse écho.

     Quelques semaines auparavant, René Maheu m'avait entretenue du processus souhaité et m'avait priée de sonder notre ministre de la Culture, André Malraux, pour envisager sa présence à la séance solennelle et lui demander de prêter son talent et sa voix, en réponse à cette initiative de portée mondiale. ..../....

    La séance fut très émouvante ; j'entends encore les paroles jaillissant comme une flèche lumineuse du magnifique envol de Malraux :

    «  Le 8 mars 1960, pour la première fois, toutes les nations - au temps même où beaucoup d'entre elles poursuivent une guerre secrète ou proclamée -, sont appelées à sauver, ensemble, les œuvres d'une civilisation qui n'appartient à aucune d'elles ... mais dont elles revendiquent l'indivisible héritage ... »

    Il fallut assurer le financement du Grand Barrage. Après certaines manœuvres d'intimidation adressées par l'ambassadeur des Etats-Unis, la diplomatie et l'intelligence de Christiane Desroches Noblecourt eurent raison des obstacles multiples qui s'étaient dressés contre elle.

    À cette même date, le directeur général de l'Unesco, M. Vittorino Veronese écrivait :

    Les travaux du grand barrage ont commencé. Avant cinq ans, la vallée moyenne du Nil sera transformée en un immense lac. Des édifices prodigieux, qui comptent parmi les plus admirables de la planète, sont menacés d'être submergés par les eaux...../...

    Aussi n'est-il pas étonnant que les gouvernements de la République Arabe Unie et du Soudan se soient adressés à un organisme international, à l'Unesco, pour lui demander d'essayer de sauver les richesses en péril.....

    « Au cours d'un comité d'archéologues et de techniciens tenu au Caire, on devait se pencher sur le sort incertain du sanctuaire d'Amada. Ce monument d'aspect mixte,à traiter moitié comme une grotte, moitié comme une construction par assises de pierre, posait un problème aux aspects complexes. »

    Les différentes techniques furent étudiées, technique parfois appliquée en France pour véhiculer en un seul bloc des chapelles ou des hôtels médiévaux dont l'environnement était gagné progressivement par des installations industrielles tentaculaires.

    « La France prendra en charge le temple d'Amada ! » déclara Christiane Desroches Noblecourt.

    Il fallait également chiffrer le travail.....Le coût était énorme ! L'ultime espoir de Christiane Desroches Noblecourt résidait dans la compréhension du général de Gaulle. (Les relations diplomatiques entre l'Égypte et la France étant toujours absentes).

    « Au cours de l'été 1957, à Mondement, nous avions, un jour, reçu la visite du général Catroux et de son épouse qui venait retrouver les lieux où elle était née. Ils se rendaient à Colombey-les-Deux-Églises. Je saisis l'occasion pour confier tout ce que je ressentais, alors que j'avais été témoin sur place, avant et pendant l'« intervention », et ce que je pensais des Égyptiens de la Révolution, autant que de notre attitude si peu habile. J'étais persuadée que la France de toujours avait d'autres moyens d'agir à l'égard de cette Égypte à laquelle elle demeure attachée, et d'autres moyens de se faire comprendre. Je le priai de rapporter ces propos au Général qui, bien entendu avait déjà dû juger des carences de notre politique proche-orientale.

    De surcroît, lorsque André Malraux accepta de répondre à l'appel de la tribune de l'Unesco, le ministre d'État n'avait pu se dispenser d'en informer le général et d'obtenir son agrément.

    Des mains secourables m'aidèrent dans cette approche.

    Le jour J arriva ! J'allais pouvoir moi-même confirmer à ce grand homme ce dont on venait déjà de l'informer pour l'essentiel. Avec une personnalité aussi exceptionnelle, il était bien inutile de biaiser. Je lui contai donc très simplement les circonstances dans lesquelles j'avais été amenée in extremis à m'opposer à l'abandon du plus précieux souvenir de la XVIIIème dynastie dans la Nubie menacée. Il m'écoutait avec un air presque narquois qui, après la fin de mon exposé où j'avais essayé d'utiliser toute la persuasion dont j'étais capable, se matérialisa en paroles véhémentes : « Comment avez-vous pu, madame, engager la France ainsi, sans en référer à qui de droit ? » En quelques secondes, j'ai vu s'effondrer devant moi tous les murs du temple d'Amada, mais il fallait risquer le tout pour le tout. Je pus seulement lui répondre : « Mais, Général, dans mon humble domaine, je n'ai fait que m'inspirer de votre action. N'avez-vous pas, un jour, fait cette déclaration sublime dont nos cœurs gardent encore l'écho :  « La France a perdu une bataille, elle n'a pas perdu la guerre » ? Aviez-vous pris, à cette époque, le temps de consulter le gouvernement ? »

    Le Général pouvait se choquer d'une pareille audace, il eut la bonté de sourire en me disant : Vous avez des amis qui ont préparé votre requête. La somme nécessaire au sauvetage de ce temple est déjà réservée. Tranquillisez-vous !  Si j'avais osé, je lui aurais sauté au cou. »

    Tous les temples de Nubie en péril ont été sauvés, en grande partie, grâce à la ténacité et au courage de Christiane Desroches Noblecourt.

    Saroïte Okacha avait décidé de faire réaliser un spectacle « Son et Lumière » aux Pyramides ; il avait demandé à Christiane Desroches Noblecourt de participer à l'aventure.

    «  Je lui avais d'abord opposé un refus catégorique estimant irrespectueux de rompre le silence de cette auguste nécropole.. Quelques mois après, il me présenta un texte composé sur place. Il me demanda si j'en étais satisfaite. Ma réponse fut naturellement négative devant ce pâle résumé d'un manuel de sixième. » Alors faites donc mieux et aidez-moi ! » ce cher ministre était si délicat et savait si bien se faire entendre.../.... Il me fallait donc accepter de coopérer aussi sur ce plan.

    Cela représenta une des nombreuses tâches supplémentaires dont je dus me charger constamment, et je me mis à « brosser » les grandes lignes du scénario que le public peut voir et entendre depuis plus d'une trentaine d'années....

    Lors de l'inauguration, le président Nasser avait été touché au plus profond de lui-même par le « Son et Lumière »..Il témoignait une émotion très vive pour ce Champollion, dont il n'était pas gêné de dire que le spectacle des Pyramides lui avait révélé l'existence et l'œuvre bénéfique .Aussi voulait-il, en hommage à ses descendants, leur confier la maintenance de l'immense sanctuaire de Karnak et les charger de toutes les recherches et études archéologiques propres à le mettre encore davantage en relief.

    Ainsi naquit le projet de création du Centre franco-égyptien de Karnak. Restait encore ... simplement à ma charge... à le réaliser, à trouver les fonds, le personnel scientifique. C'était une nouvelle histoire et encore un fardeau supplémentaire, mais avais-je le droit de refuser ?

    Le 22 septembre 1968, les deux temples d'Abou Simbel sauvés des eaux étaient inaugurés dans leur nouveau site.

    « La cérémonie fut particulièrement émouvante. Elle commença par la lecture d'un chapitre du Coran, dont les phrases musicales résonnèrent sous l'immense tente dressée.../....On put alors revivre les grandes étapes de toute l'épopée : sa préhistoire, où si peu de gens pouvaient croire au miracle, et pendant laquelle cependant les efforts essentiels furent accomplis pour préparer le public à comprendre, puis à admettre une telle entreprise et pour déterminer la coopération internationale. Comme André Malraux l'avait fait remarquer, pour la première fois, les nations s'étaient réunies en vue de sauver un bien qui ne leur appartenait pas en propre .../...

    Alors, les paroles prononcées par René Maheu évoquèrent avec une courageuse grandeur, l'objectif que, pendant plus de quinze années, nous avions tenté d'atteindre en donnant le meilleur de nous-mêmes : depuis le moment où les craintes d'une submersion totale de la Nubie se faisaient sentir jusqu'au jour où la première grande vague des obstacles franchie, l'Unesco lançait, le 8 mars 1960, son appel solennel. Durant ces huit dernières années, de multiples écueils avaient dû être écartés.

    De sa voix timbrée et chaude, René Maheu s'adressa à Ramsès.

    Après la cérémonie, le ministre Okacha, René Maheu et l'ambassadeur José de Beredo Carneiro m'accompagnèrent dans le sanctuaire du Grand Temple et me remirent, face aux images de Ramsès, la grande médaille d'argent de l'Unesco. Elle était très lourde... et me rappelle encore, depuis, le poids des montagnes qu'il avait fallu soulever ! »

    En 1967, au Petit-Palais, ce fut l'exposition : « Toutankhamon et son temps ». Cette exposition devait sceller les relations diplomatiques entre l'Égypte et la France. Un million deux cent mille visiteurs vinrent admirer tous les merveilleux objets prêtés par le musée du Caire et si savamment présentés par son Commissaire général Christiane Desroches Noblecourt.

    « Tout posait problème pour cette grande exposition sortant d'Égypte au cours du siècle..../... Jamais, affirmait-on, ces objets ne pourraient supporter le voyage, non seulement en raison de leur fragilité, mais aussi parce que les moyens de transport ne le permettraient pas sans accident. Le ridicule dans l'odieux fut atteint. On osa, dans certains journaux, attaquer le ministre de la Culture en suggérant que, « s'il laissait partir ces objets hors du pays, c'était pour les brader plus facilement » ! En fait à retracer les étapes successives de cette opération, on mesure pleinement les difficultés de l'entreprise.

    Il fallait d'abord procéder au choix des objets à présenter, sans dépasser le nombre de 45. Chaque antiquité proposée allait être le sujet d'âpres discussions de la part du conservateur chargé de la collection, encadré d'adjoints habités de prudence et de terreurs, et doublé d'un redoutable responsable de service de restauration dont le verdict était, la plupart du temps, dicté par l'école qui l'avait formé outre-Manche. Mon choix était guidé par le soucie ne pas donner au public français la seule information artistique souvent attendue d'une manifestation de ce genre. Je voulais, par ces prestigieux témoins, raconter une histoire illustrée, facilement accessible au public non averti et susceptible à la fois, de captiver les amateurs d'art et de civilisation et de poser - pourquoi pas - des problèmes aux spécialistes. Il fallait obtenir en prêt celles des antiquités qui me permettraient d'évoquer le contexte historique dans lequel le prince avait vu le jour, son couronnement, le faste de sa vie au palais, son trépas, la préparation à son éternité et la résurrection du jeune pharaon à peine connu et pourtant, jusqu'à présent, le seul dont le trésor funéraire soit parvenu quasiment intact jusqu'à nous..../...

    Après plus d'une année de palabres, tout semblait réglé. Il ne restait plus qu'à organiser l'exposition..../...

    Le 15 février 1967, jour de l'inauguration, la foule impatiente et entassée devant l'entrée du Petit-Palais faillit mettre à mal les deux grands venteaux de la porte vitrée, ornés de bronze...../....

    Le jour des jours fut celui décidé par les deux gouvernements, égyptiens et français, pour la rencontre du général de Gaulle et du représentant de Gamal Abdel Nasser. C'était le ministre Saroïte Okacha. André Malraux insista pour que je présente l'exposition.

    Dès le départ, à l'entrée dans la première salle aux murs couverts d'agrandissements photographiques montrant les premières prises de vue de la Découverte, je me suis trouvée devant le plus simple des auditeurs, attentif et patient : la glace était rompue.

    Première exposition à thème, Christiane Desroches Noblecourt, magicienne de grand talent, sut à cette occasion, plonger ses visiteurs, dans l'histoire mythique de l'Égypte, en les faisant rêver ! Le succès fut extraordinaire. Les visiteurs attendaient pendant des heures, dehors, quelquefois sous les intempéries, le plaisir de vivre dans un autre monde durant quelques heures. L'émotion était intense lorsque, après avoir traversé les salles où étaient présentés plusieurs dizaines d'objets du Trésor, on pénétrait dans la salle dite salle de la Renaissance dans laquelle le visiteur était accueilli par une forêt de papyrus. Ce symbole du marécage initial où le défunt doit se transformer pour connaître une nouvelle vie à l'image du fœtus dans le ventre de sa mère, ne pouvait que plonger le visiteur dans une ambiance de rêve. On restait en admiration devant ces décors créés par Christiane Desroches Noblecourt, tous d'une rare subjectivité !

    Après plusieurs mois, cette magnifique réalisation dut fermer ses portes, en raison des incidents provoqués par la guerre des Six Jours.

    Quelques années passèrent durant lesquelles Christiane Desroches Noblecourt continua à partager son temps entre la Conservation, son enseignement à l'École du Louvre, ses fréquentes missions en Égypte, le suivi des activités des chercheurs du CNRS dont elle répondait au sein de la Commission Nationale et la poursuite de ses travaux scientifiques.

    Au cours de l'année 1975 alors que Michel Guy, ministre de la Culture lui proposait d'organiser une exposition sur Aménophis IV-Akhénaton, elle repoussa cette idée au profit d'une exposition sur Ramsès II.

    Cette exposition fut inaugurée en mai 1976 au Grand-Palais par le président Valéry Giscard d'Estaing, et connut tout l'été, à Paris, une chaleur analogue à celle de l'Égypte durant la canicule.

    Pendant le temps où elle se penchait sur les reliques de Ramsès, un sujet d'inquiétude concernait sa momie. On pouvait craindre les attaques sournoises d'un quelconque agent de désagrégation sur cette illustre relique.

    «  Je profitai de la préparation de l'exposition qui me retenait au Caire pour m'en entretenir avec le docteur Gamal Mokhtart et quelques autorités médicales égyptiennes fort compétentes.

    À Paris, j'alertai l'administrateur du musée de l'Homme . La réponse fut immédiatement positive, mais il fallait les moyens matériels. Aucun bureau officiel ne s'avéra en mesure de m'écouter. Fort heureusement le hasard voulait que le président d'Elf-Aquitaine en Égypte ait été un de mes anciens étudiants en égyptologie ; de surcroît, le président-directeur général d'Elf était également membre du conseil d'administration de la Mission laïque, dont j'étais vice-présidente. L'occasion leur parut propice de faire subventionner une opération culturelle dans le pays où la société effectuait des forages : tel fut le début de l'« Opération Ramsès ».

    Plusieurs réunions au Caire permirent de mettre au point la stratégie de protection, sur place, de la momie.

    Après avoir pressenti aussi bien le président Sadate que le président Giscard d'Estaing, j'obtins un résultat positif.

    Au musée de l'homme, on faisait préparer une salle spéciale pour recevoir Pharaon. Tout le matériel pour l'emballage de la momie avait été expédié au Caire.

    Lorsque j'arrivai au Caire avec le Nord-Atlas de l'armée de l'air française, tout était prêt pour l'embarquement. La caisse contenant le Grand Roi, couverte d'une toile de jute, fut placée sur un camion semi-bâché, entouré d'une garde de soldats, commandés par le chef de la police du musée : le général Ramsès. L'avenue reliant le Caire à Héliopolis, vers l'aérodrome, était aussi l'avenue Ramsès !

    Notre ambassadeur, le comte Senard, attendait l'arrivée du convoi pour signer, au nom du ouvertement français, la prise en charge du héros de Kadesh. Un vent d'une violence extrême contraignit le représentant égyptien et notre ambassadeur à s'abriter dans la voiture de la délégation française. Les conditions atmosphériques risquaient de devenir parfaitement impropres au transport aérien d'un tel chargement ne devant en aucun cas, être secoué. Pourtant, les événements allaient compter avec Ramsès, ce faiseur bien connu de miracles. Sitôt décollé, l'avion ne rencontra plus la tempête, mais une atmosphère très calme qui me permit de faire survoler les pyramides par l'époux de la belle Nofrétari, satisfaction que l'on n'avait pu lui procurer durant son règne !

    Les miracles continuèrent : le plan de vol se déroula très harmonieusement ; l'avion fut même obligé de faire un arrêt d'un heure et demie à Istres, afin de ne pas atterrir avant les autorités devant accueillir l'hôte célèbre : l'ambassadeur d'Égypte naturellement, Son Excellence Hafez Ismaïl, le général commandant la maison militaire du président de la République française et Mme le secrétaire d'État aux Universités, Alice Saunier-Seïté.

    La présidence égyptienne avait fait demander la plus grande discrétion pour toute cette opération : ni journalistes, ni télévision ; il ne fallait en aucun cas froisser les convictions religieuses de son pays. En revanche, un détachement de la garde républicaine, sabre au clair, était là pour saluer ce chef d'État millénaire, venu « consulter » la Faculté à Paris.

    Ainsi, la caisse toujours couverte de sa toile de jute, reçut les honneurs militaires. Chargé sur une camionnette, entouré de motards et suivi des autorités, Ramsès s'engagea vers notre capitale. Je ne résistai pas à la satisfaction d'entraîner tout le cortège place de la Concorde, où je lui fis faire le tour de l'Obélisque, une de ces aiguilles de pierre que notre pharaon avait fait ériger devant le temple de Louxor : son très lointain successeur l'offrit à la France parce qu'un de ses fils, Champollion, avait rendu à l'Égypte trois mille ans d'histoire. »

    « L'objectif essentiel du séjour de Ramsès était de déterminer la « maladie » dont il semblait souffrir. C'est un chimiste égyptien, stagiaire au Museum d'histoire naturelle, qui détecta un champignon, très rare en Égypte, mais dont la prolifération est assez rapide.

    L'agent de destruction une fois identifié, restait à trouver le remède. On proposa alors l'irradiation aux rayons Gamma B.Puis il fallut préparer la momie en vue de son irradiation, de son voyage de retour et de sa réinstallation au musée du Caire. L'irradiation serait effectuée, la momie une fois déposée dans la vitrine étanche, conçue pour son exposition ultérieure. Il était, de plus, nécessaire de prendre en considération son voyage de retour en avion militaire, pendant lequel elle devait être solidement calée dans sa vitrine pour ne pas être ébranlée, déplacée ou même brisée. »

    L'arrivée au Caire s'effectua à la nuit tombante et, le lendemain, au musée, ce fut la réapparition de Ramsès, dans sa sérénité retrouvée.

    En 1974-1975, le maire du VIIIème arrondissement de Paris qui présidait l'association pour l'embellissement de la place de la Concorde, demanda à Christiane Desroches Noblecourt de faire partie de son comité.

    Elle accepta et répondit immédiatement qu'il fallait remettre le pyramidion doré de l'obélisque. L'idée fut acceptée.

    «  Malheureusement, un collègue influent et ... ombrageux, ayant entendu parler de cette affaire lors d'un dîner en ville (comme d'habitude), a bruyamment contesté l'existence en Égypte de ces fameux pyramidions sur les obélisques. « Encore une idée fantaisiste de Mme Noblecourt ! » Son objection a fait son chemin et le projet a été stoppé, car j'étais alors très occupée aussi bien au Louvre qu'en Égypte, pour me lancer encore dans une nouvelle bataille. »

    C'est en 1998, à l'occasion de l'année franco-égyptienne « Horizons Partagés », que ce projet refit surface et que l'Obélisque de la Concorde put grâce au Président de la République Jacques Chirac, au Directeur des Monuments Historique et surtout à l'intervention efficace et courageuse de Christiane Desroches Noblecourt

    Tout près de la place de la Concorde, se situe le Maxim's, restaurant fort connu, qui nous amène à évoquer la rencontre amusante de notre grande égyptologue avec Aristote Onassis et son épouse Jackie.

    « C'est au printemps 1974, quelques jours avant la fermeture du chantier de la Vallée des Reines où je poursuivais les recherches avec mon équipe du CNRS et les membres du CEDAE. Par relais successifs, un coup de téléphone de Pierre Quoniam, alors directeur du musée du Louvre, de Paris jusqu'au Caire,du Caire à Louxor, de Louxor à l'Inspectorat de la rive gauche,et de l'Inspectorat par courrier spécial, jusqu'à la nécropole, me demandait d'accueillir Onassis sur mon chantier ; ils désiraient le visiter. Le jour indiqué pour cette arrivée, était celui, terriblement chargé de la paye des ouvriers.

    L'avant-veille de la date retenue pour la visite, je reçus une lettre de Jackie Onassis .../... Elle me demandait comment nous pourrions nous rencontrer afin d'organiser leur journée sur le terrain. Je décidai de la rejoindre le lendemain, après le travail, sur un « hôtel flottant » loué par leurs soins, au mouillage non loin du temple de Louxor.

    Sans prendre le temps de me doucher et de changer mes vêtements de chantier, je me rendis sur place. L'employé de la réception, après avoir prévenu Mme Onassis, me pria d'attendre. Au bout d'une demi-heure ne voyant rien venir, je sentis l'agacement me gagner et priai le réceptionniste de retourner aux nouvelles.

    Arrive alors la nièce de Louise de Vilmorin, liée d'amitié avec Jackie... :.... Très aimablement, elle me demanda de prendre patience encore quelques instants et m'emmena dans la salle à manger où Jackie Onassis allait arriver..../...

    Onassis arriva sur ces entrefaites, avec deux messieurs. Au moment où Jackie commençait les présentations, elle fut appelée d'urgence au téléphone. Très probablement, je pense, Onassis n'avait pas entendu mon nom. Il me salua vaguement pour prendre place, avec ses deux interlocuteurs, à la table devant laquelle j'étais assise et commanda trois wiskys. Je les regardais s'abreuver alors que la colère commençait à me gagner Au bout de dix minutes, Jackie n'étant pas revenue, je coupai la parole à Onassis et lui demandai, d'un ton très peu aimable, si cela ne le gênait pas de déguster devant moi une boisson fraîche, alors que je sortais du désert. Il me regarda de son œil noir, peu amène, et me dit : » Mais qui êtes-vous ? » Je lui répondis sur le même ton : »Celle que vous faites poursuivre depuis Paris, pour avoir, vous et vos amis, la possibilité de visiter le chantier de fouilles : je ne suis ni satisfaite ni flattée pour autant. Vous avez du voir pourtant votre épouse en conversation avec moi, et je suis ici, reçue dans des locaux apparemment réservés par vous !

    - Ah c'est vous, Mme Desroches Noblecourt ? Eh bien, vous ne devez pas être commode avec vos collaborateurs !-  À mon tour de répliquer : » Je suis très gentille avec mes collaborateurs et même quelquefois très patiente, car ils sont mieux élevés que vous et cela n'a jamais constitué un effort d'être courtois. » Nous étions en pleine agressivité. « Naturellement vos fouilles sont mixtes ? Alors, votre équipe ne doit pas s'ennuyer ? » j'ai vu rouge et ma réponse est sortie de mes lèvres sans détour : Monsieur Onassis, je ne sais dans quel milieu vous gravitez, mais vous saurez qu'on ne confond jamais la Recherche scientifique avec un bordel !. Sur ce, son épouse est revenue vers moi, je lui confirmai les rendez-vous du lendemain, persuadée qu'elle viendrait seule, ou accompagnée de John-John et de Caroline sur la culture desquels elle semblait soucieuse de veiller...../..... Jackie Onassis semblait profondément apprécier l'ambiance si harmonieuse créée par Lauffray ; nous découvrîmes une femme relativement timide comme j'avais pu le constater le matin même, mais tout à fait mise en confiance par notre accueil spontané. Le coucher du soleil jetait sur les marbrures de l'eau, des éclats rougeoyants, et la Cime thébaine, en toile de fond de ce tableau, s'enveloppait déjà des ténèbres osiriennes. Ce paysage très prenant semblait lui avoir arraché, presque malgré elle, quelques phrases d'admiration. Puis, se tournant vers moi, je fus étonnée de l'entendre me dire : « Vous savez, mon mari a été séduit par votre conversation de ce matin, pendant mon absence. Il ne manquera pas de se joindre à nous, demain, avec tous nos amis. » J'en doutais ! Mais je me trompais.

    Le lendemain, à 6 heures moins le quart, dans la Vallée des reines, surgissait d'abord une voiture de police d'où sortirent quatre jeunes officiers. À 6 heures précises, un minibus déboucha et se rangea devant les policiers au garde-à-vous. Nous étions sur la hauteur et regardions la petite troupe s'avancer vers nous, Aristote Onassis en tête. Les bras levés, il s'adressa à moi, à quelque quarante mètres de distance, en hurlant : » Ah ! Krrristine, nous voilà ! » L'échange de vues de la veille était encore présent à ma mémoire. Aussi répondis-je, mi-fâchée, mi-souriante : « Calmez-vous Ari, je n'ai pas gardé les moutons avec vous ! » Le ton semblait avoir été donné ! Je m'étais encore trompée ! À partir de cette minute, Aristote Onassis changea complètement d'attitude.

    La visite de la fouille fut un véritable plaisir, aussi bien pour le guide que j'étais devenu très complaisamment que pour l'assistance extrêmement attentive....../.....

    En nous quittant et en apprenant mon retour à Paris le dimanche suivant, Jackie Onassis m'assura qu'elle me téléphonerait à mon domicile le lundi matin, voulant m'inviter à dîner, avec mon époux, le même soir. Je reçus cette proposition comme l'expression de son extrême politesse.

    Ce lundi, je me rendis à mon bureau du Louvre, sans avoir, à la maison, entendu la voix de Jackie, mais elle me poursuivit au téléphone au musée toute la matinée. À midi, lorsque je revins à mon bureau, d'un comité de direction, elle put enfin me joindre pour me confirmer l'invitation du soir. Malheureusement, n'ayant pas été contractés plus tôt, comme convenu, nous avions accepté d'autres obligations. Jackie Onassis s'en trouvait navrée, car Ari devait partir le lendemain pour New York. Elle me rappela une heure plus tard, m'avertissant qu'il avait repoussé son départ au surlendemain pour nous permettre de nous retrouver le mardi soir chez Maxim's. je me vis encore obligée de décliner cette nouvelle invitation car, par une coïncidence incontournable, nous devions recevoir à dîner, ce soir-là, le président de l'Organisation des Antiquités de l'Égypte, le docteur Gamal Eddin Mokhtar. »Qu'il vienne avec vous, répondit-elle, nous avons manqué de le rencontrer à notre récent passage au Caire.

    De la sorte, nous arrivâmes tous les trois chez Maxim's ce mardi soir où Jackie et Ari nous attendaient, sans les deux enfants, mais entourés des amis de leur voyage égyptien, auxquels s'étaient joints le journaliste Salinger et sa jeune femme française. »

    En 1980 à Paris, en commémoration du centenaire de la création de l'IFAO, ce fut l'exposition : « Cent ans de fouilles françaises en Égypte » organisée en liaison avec le directeur de cette institution.

    En 1982 Christiane Desroches Noblecourt, quitte ses fonctions au Louvre et se consacre, non seulement à l'écriture et à ses conférences, mais à divers chantiers de fouilles notamment dans la Vallée des Reines.

    En 1990, une de ses amie, Mme de Maria, lui propose de financer. « La rénovation de la Vallée des Reines », c'est ainsi qu'elle a dénommé cette mission qui lui tient tant à cœur. Quelques années plus tôt, c'est dans la Vallée des Reines qu'elle avait découvert la tombe de la mère de Ramsès II : la reine Touy. Dans cette tombe, elle avait trouvé le portrait de Touy sous la forme d'un « bouchon » de vase canope, en albâtre, qui portait des traces d'incrustations bleu lapis-lazuli. C'est dans cette même Vallée des Reines, que Christiane Desroches Noblecourt découvrit la grotte sacrée. 

    « Cette grotte constituait donc certainement un lieu très vénéré, lié à toute la symbolique de la Grande Mère Universelle, Hathor, patronne de la montagne thébaine et remarquablement remise à l'honneur dès le début de la XVIIIème dynastie par la reine Hatshepsout.

    «  La grotte devait être considérée comme un sanctuaire original du Dieu, liaison entre le monde visible et le domaine de l'invisible. J'entrepris donc de fouiller tout le site.

    J'avais mis au jour le bassin sacré de la Grande Hathor, Maîtresse de l'Occident, évoquant l'utérus dans lequel elle recueillait le germe des morts pour les remettre au monde de leur éternité. Au fond, tout au long du « plancher utérin », délégantes poteries d'offrandes en terre cuite vernissée ocre rouge, volontairement cassées, m'apportèrent la preuve que j'étais dans les vestiges du rite bien connu du « bris des vases rouges ».

     Poursuivant mes recherches, je suis tombée sur des fragments de coquilles d'œufs d'autruche, de petits morceaux de feuille d'or, des vertèbres de varan, une patte d'âne, des os de jeune veau vidés de leur moelle puis passés à l'ocre rouge (aussi bien à l'intérieur qu'à l'extérieur). Bref, tout un ensemble analysé à Paris au Muséum d'Histoire naturelle, et qui, après étude se révéla destiné à lutter magiquement contre le venin de serpents - représentant, dans l'autre monde, des génies malfaisants. Car l'eau devait demeurer pure.

    Pour confirmer cette symbolique, je me rendis plus au Nord, dans la petite grotte-chapelle du temple de Deir el-Bahari, vouée à la déesse Hathor que la reine Hatshepsout avait fait aménager, agrandir et illustrer pour éclairer son peuple sur le rôle essentiel de la Grande déesse qu'il vénérait jusque-là, sans bien comprendre. De la porte d'entrée jusqu'au fond de son sanctuaire, la reine avait fait représenter la Vache divine, évoquant cette matrice universelle qui accueillait le défunt après son trépas pour qu'il reçoive de son étreinte le germe, grâce auquel, à son tour, elle allait par son lait, le faire renaître à la vie éternelle. Sur les murs de cette chapelle de Deir el-Bahari, on peut contempler la reine sous l'aspect d'un « héritier souverain » s'alimentant au pis de la Vache divine : figuration naturellement symbolique du fœtus nourri par le placenta.

    Quant à la grotte de la vallée des Reines, elle constitue une fantastique mise en scène du giron de la déesse et de ses flancs teintés de sang. Tout devait s'animer lorsque les rares mais terrifiants orages déclenchaient le fonctionnement de la cascade : l'écoulement issu de la déesse-mère - évoquant les « eaux de la naissance » - annonçait la remise des bienheureux habitants des nécropoles voisines.

    À la demande de Michel François, connu en tant que réalisateur de nombreux effets spéciaux et de plus de 500 films annonces pour le cinéma, un des promoteurs de l'image de synthèse en France, inventeur de l'Audioguidage dans les musées, qui avait, avec beaucoup de talent, dirigé le parcours de l'exposition « Toutankhamon et son temps », elle accepte d'être l'auteur et le directeur scientifique du double DVD sur « Les secrets du trésor de Toutankhamon » dont la réali


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  • Commentaires

    1
    Mercredi 10 Décembre 2008 à 00:02
    bien bien
    c'est vraiment très précis au niveau des recherches. sinon pour répondre à ta question, la fin? non non surtout pas.
    2
    Moussu M.F.
    Mardi 8 Juillet 2014 à 19:03
    droits
    Je cherche à obtenir des descendants les droits de reproduction de photos de son livre "le Fabuleux Héritage de l'Egypte(Télémaque). Merci d'avance de vos informations.
    3
    Jean-Pierre Dupeyron
    Samedi 24 Mars à 18:40

    Bonjour,

    Égyptologue amateur, je me permets de vous écrire pour voir si vous n’auriez pas des informations susceptibles de trancher le différend que j’ai, sur un forum, avec mes "collègues".

    Madame Desroches Noblecourt, dans son livre « Ramsès II », (aux Éditions Pygmalion, Paris 1996) à la page 16, a écrit : Ramsès II est mort le « I Akhet 19e jour, le lendemain du premier de l’An traditionnel. »

    Or, cette date, sans référence, ne correspond pas à celle donnée par des égyptologues de renom comme Vandersleyen, ou Obsomer. Pour eux, Ramsès II serait décédé entre le Akhet II.5 et le Akhet II.13, qu’ils déduisent de la date d’intronisation du treizième fils de Ramsès II. Cette fourchette serait déterminée d’après un document comptable ramesside de Gourob (fragment J), qui mentionne successivement un "an 67, Akhet I.18" et un "an 1, Akhet II, 19" de rois non mentionnés".
    Ces informations font dire à mes "collègues" que Madame Desroches Noblecourt a peut-être inventé cette date. Normalement, en tant qu’amateur, n’ayant pas accès à tous les documents, je ne peux pas apporter d’éléments me permettant de disculper cette supposition. En effet, pour une multitude de raisons trop longues à expliquer ici, selon moi, cette date ne peut pas avoir été déduite au hasard. Madame Desroches Noblecourt l’a forcément trouvée dans un document qui est, pour le moment, inconnu de la majorité des égyptologues.

    Si, par le plus grand des hasards, cette information était en votre possession, je serais intéressé d’en prendre connaissance.

    Cordialement.

    Jean-Pierre Dupeyron

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